Les pêcheurs artisanaux de Grand Lahou dans la tourmente de l’embouchure de Lahou Kpanda
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Les pêcheurs artisanaux de Grand Lahou dans la tourmente de l’embouchure de Lahou Kpanda

Les pêcheurs artisanaux de Grand Lahou dans la tourmente de l’embouchure de Lahou Kpanda

Frederic Goré-Bi/RTIinfo | Lu 2014 fois | Publié

Les pêcheurs artisanaux de Grand Lahou, département situé dans la région des Grands-Ponts, au sud-ouest de la Côte d’Ivoire, ont le sommeil troublé. La cause, l’avancement dantesque de l’Océan Atlantique dû en partie au réchauffement climatique. Un phénomène qui menace la survie de leur activité. Ils sont aujourd’hui dans la tourmente, surtout que l’érosion côtière leur fait perdre 2 à 3 mètres de terre par an. Quelles sont les solutions adéquates pour endiguer ce phénomène naturel ? Comment s’organisent-ils pour ne pas perdre la main sur leur principale source de revenus ? RTI Info est allée à leur rencontre. Reportage !!!

Il est 11 heures à l'horloge universelle ce samedi 04 juillet, quand nous mettions pied à terre à "Dubaï" un quartier de Lahou Kpanda, une bourgade située à quelques encablures de Grand Lahou.

Il règne une atmosphère ocre à cette heure de la journée, où le soleil est d’aplomb et amorce le pic de sa randonnée quotidienne au-dessus de ce lopin de terre, dangereusement menacée par l'avancée dantesque de la mer. Les nuages suspendus au-dessus de l’immense eau salée qui mouille les pieds de cette bourgade, nous rappellent pourtant que nous sommes en saison des pluies.

En effet, "Dubai" est bâti sur une bande de sable qui longe l'embouchure de la lagune Tagba, de l'Océan Atlantique et du fleuve Bandama. Des maisons en paillote font office d'habitations. La vie y est bâtie autour de la pêche, principale activité des habitants.

C’est dans ce village de pêcheurs situé au croisement des trois eaux (l’océan atlantique, la lagune Tagba et le fleuve Bandama) que vit Mister T, jeune homme au corps d’athlète, au port altier et la vingtaine entamée. Pêcheur comme ses parents, il meuble aujourd’hui ses journées à écouter la musique reggae pour laquelle, il voue selon ses dires "un culte".

A la question de savoir pourquoi, flâne-t-il loin de son filet et sa pirogue à cette heure de la journée, alors qu’il devrait se préparer pour la partie de pêche de cette nuit, Mister T répond sans ambages. "La pêche n’est plus une activité rentable. C’est une perte d’énergie et de temps dans la mesure où, l’avancée de la mer qui menace nos maisons et les sépultures de nos défunts parents, ne nous permet plus d’exercer convenablement notre activité, car nous sommes plus préoccupés par l’avancée de la mer côtière''. Il renchérit pour ajouter, "l’ensablement de l’embouchure dû à l’érosion côtière, empêche nos pirogues et nos hors-bords d’aller un peu plus loin en mer. Du coup, nous nous nous contentons pêcher aux abords de l’eau pour ne pas nous mettre en danger".

Cette dernière phrase est lâchée dans un excès de dépit et de révolte vis-à-vis de ce phénomène naturel qui est l’érosion côtière. Une érosion qui provoque depuis plusieurs années l’avancée de la mer, évaluée aujourd’hui par les spécialistes à plus de 10 km et qui a obligé la relocalisation du village de pêcheurs de crevettes et autres crustacés sur un autre site. A savoir l’ancien site de l’embouchure. Un endroit qui n’est pas sans danger dans la mesure où l’embouchure peut à tout moment réagir.

Tout comme "Dubaï", dont il est séparé par le cimetière, le village de Lahou Kpanda, est également menacé de disparition. Déjà, l’ancien emplacement du village a été englouti par la mer qui emporté avec elle, tous les vestiges et sites coloniaux. En effet, ce village pittoresque situé à 18 kilomètres de Grand Lahou est accessible que par voie lacustre. Les seuls moyens de transport restent la pinasse, la pirogue avec moteur hors-bord.

Les habitants sont des pêcheurs depuis plusieurs générations. C’est le cas de Akadié Alphonse, président de l’une des coopératives des pécheurs de Grand Lahou. Pour ce solide gaillard de plus d’un mètre 90, l’ensablement de l’embouchure par le fait de l’érosion côtière a des répercussions désastreuses sur la vie de sa communauté.

"Nous sommes touchés au plan économique par le réchauffement climatique qui accélère l’érosion côtière. La mer se déplace de l’est à l’ouest. Elle creuse du sable. Ce sable vient boucher l’embouchure ce qui empêche nos pirogues d’aller en haute mer", lâche-t-il avant de faire la précision suivante "nous sommes obligés d’aller en haute mer parce qu’il n’y a plus de poisson dans la lagune et dans le fleuve. Les poissons qui venaient faire leur ponte dans les fonds marins doux, ne peuvent y venir parce que l’eau de la mer vient perturber les eaux de la lagune Tagba et celles du Bandama".

A ce détail très important, il faut selon Akadié, ajouter que les pirogues qui reviennent chargées et remplies de poissons ne peuvent plus rentrer au débarcadère. "Les pirogues s’enlisent parce que le sable charrier par les eaux de mer ont considérablement réduit la profondeur de la lagune. Tous les pêcheurs qui ont essayé de braver cet obstacle, ont vu leurs pirogues chavirer", révèle-t-il.

"Il y a très souvent des accidents souvent mortels dont le dernier remonte en 2018" a souligné Akadié Alphonse.

"L’érosion est très pressante sur nos rives. Avant nous étions de l’autre côté du village, mais aujourd’hui, l’eau a envahi nos premières habitations. Nous sommes nés entre deux eaux, mais nos anciennes habitations sont devenues un amoncellement de sables mouvants", déplore, Michel Ségui, président de la société coopérative Waley des Pêcheurs de Grand Lahou qui regroupe plus d’un millier d’adhérents.

Le cri de cœur des pêcheurs artisanaux de Grand Lahou.

Regroupés en coopératives, les pêcheurs de Grand Lahou, tentent de trouver une solution à l’érosion côtière. La citée des trois eaux est grignotée par l’érosion marine et menacée par la montée des eaux. Le fleuve Bandama, qui jadis repoussait les assauts de l’océan, ne joue plus son rôle, faute de débit, depuis la construction du barrage de Kossou en amont. D’autres phénomènes liés à la destruction de la mangrove et au réchauffement climatique accélèrent aussi le phénomène. Le village de Lahou Kpanda, où nous sommes rendus, a été cité en exemple des lieux victimes du réchauffement climatique lors de la COP21 de Paris en décembre 2015.

"En Côte d’Ivoire en général et particulièrement dans le département de Grand-Lahou, l’érosion côtière perturbe non seulement les populations, mais aussi fortement la pêche. Les effets de l’érosion côtière ne sont pas récents, ils se sont accrus au fil du temps", rappelle Michel Ségui.

"Le fleuve Bandama est fortement ensablé, avec pour conséquence un faible débit fluvial qui entraine une pêche difficile à pratiquer, le Parc National d’AZAGNY, unique forêt côtière de mangrove regroupant de riches espèces de la faune aquatique et terrestre, est menacé du fait du réchauffement du fleuve, etc.", a déclaré le président de la coopérative des artisans pêcheurs de Grand-Lahou. 

Avec ses deux milles pêcheurs, le département de Gand Lahou est la grande pourvoyeuse de produits halieutiques en Côte d’Ivoire.

En effet, les sites de pêche situés à Grand Lahou abritent 550 pirogues, 2.790 pêcheurs, 1.200 mareyeuses et produisent près de 1.950 tonnes de poisson et de crustacés. Alors que la pêche artisanale représente 70% de la production de poisson en Côte d’Ivoire qui est de l’ordre de 100.000 tonnes.

"Le poisson contribue à près de 40% du total des protéines animales consommées dans le pays et les pêcheries génèrent plus de 7000 emplois directs et 400 000 emplois indirects dont plus de 60% sont occupés par des femmes, impliquées dans la transformation et la vente du poisson", indique Samy Gaiji, le représentant de l'Organisation des Nations-Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO).

Par ailleurs, il a fait savoir qu'en Côte d'Ivoire, la pêche et la transformation du poisson représentent environ 1,5% du Produit intérieur brut (PIB), selon le ministère des ressources animales et halieutiques.

Face à l’importance que représente le département de Grand Lahou dans la pêcherie artisanale, l’Etat ivoirien a décidé d’y construire un Point de Débarquement Aménagé (PDA) d’un montant global de plus 1,2 milliards de FCFA. Les travaux lancés en juin 2015, se sont achevés douze mois plus tard. Le bâtiment flambant neuf qui peut accueillir 110 pirogues attend d’être inauguré.

Le Projet WACA comme solution aux problèmes des pêcheurs

Mais malgré la construction du débarcadère, les pêcheurs artisanaux sont toujours en proie aux difficultés.

Pour résoudre ces questions liées à l’érosion côtière et à la gestion des ressources halieutiques ; l’Etat ivoirien a sollicité un prêt de la Banque mondiale. Celle-ci a lancé le Programme de Gestion du Littoral Ouest africain (WACA). 15,8 milliards de F CFA ont été débloqués. Choisie comme la commune pilote, Grand-Lahou est la première ville ivoirienne à bénéficier de ces fonds.

"Plusieurs études ont été réalisées prévues par le projet afin d’identifier les actions concrètes à mener sur le cordon sableux en vue de sa stabilisation et soutenir les populations ayant perdu leurs moyens de subsistance, par la création d’activités génératrices de revenus. Ce qui permettrait de redynamiser l’économique locale et particulièrement la pêche qui générerait de nombreux emplois directs et indirects en amont comme en aval à travers 15 à 20 sous-secteurs" a indiqué Ochou Abé Delfin, Coordonnateur du projet WACA en Côte d’Ivoire.

Selon le Coordonnateur du WACA, le projet contribuera à la réduction des pertes post captures hautement élevées par l’accroissement de la production halieutique qui a est passée drastiquement de 283,482 kg en 2013 à 173,145 kg en 2019.

Les pêcheurs de Grand Lahou fondent beaucoup d’espoir sur le projet WACA. Ils espèrent qu’avec le démarrage des travaux, le problème de l’embouchure sera réglé une bonne fois pour toute.

En attendant, Grand Lahou la prospère cité coloniale n’est donc plus que l’ombre d’elle-même, et avec elle, ses pêcheurs qui regardent impuissamment l’érosion côtière réduire leur espace de travail.

 

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