Avec Tierno Monénembo, la Résistance française entre dans la littérature africaine
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Avec Tierno Monénembo, la Résistance française entre dans la littérature africaine

Avec Tierno Monénembo, la Résistance française entre dans la littérature africaine

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Après sa virée dans les montagnes du Fouta-Djalon en compagnie de l’aventurier français Aymé Olivier de Sanderval, Tierno Monénembo entraîne ses lecteurs dans un village des Vosges à la rencontre du résistant noir Addi Bâ. Avec la verve savoureuse qui le caractérise, le romancier guinéen ressuscite dans son nouveau roman la saga de ce tirailleur héroïque oublié par l’historiographie républicaine, mais dont les traces perdurent dans la mémoire collective locale.

Prix Renaudot 2008 pour son roman Le Roi de Kahel (Seuil), le Guinéen Tierno Monénembo livre avec son nouveau roman, qui paraît ces jours-ci, le récit original et attachant d’un tirailleur sénégalais réfugié dans un village des Vosges (Romaincourt) et devenu une figure de résistance locale contre l’occupant allemand. Il s’agit d’un récit largement romancé, mais basé sur l’histoire vraie d’un Guinéen égaré dans la forêt des Vosges et qui s’est fait connaître en organisant le premier maquis de la région en 1943, avant d’être arrêté et fusillé par les Allemands. Si la mémoire collective a préservé soigneusement les traces d’Addi Bâ, de son héroïsme et… de ses nombreuses conquêtes galantes dans la région, la France officielle l’avait longtemps occulté. Sans doute parce qu’il était noir ! Il a fallu attendre 2003 pour que sa mémoire soit rétablie avec l’attribution de la médaille de la Résistance, soixante ans après son exécution. Friand d’Histoire, le romancier Monénembo s’est emparé de cette page oubliée de la Résistance française et a transformé celui que les Allemands appelaient « le terroriste noir » en un héros picaresque confronté à un monde en pleine déliquescence. « La France avait cessé d’être une république, écrit-il en évoquant l’époque de la guerre, pour devenir une petite chose quelconque et clandestine ! ». Une voix majeure de la littérature africaine Le Terroriste noir est le dixième roman de Tierno Monénembo. En quelque trente ans de carrière littéraire, ce Guinéen a construit une œuvre romanesque impressionnante, marquée du sceau de l’exil et de la nostalgie pour son pays à la dérive. Scientifique de formation, Monénembo a quitté la Guinée en 1969, fuyant le régime dictatorial de Sékou Touré comme l’ont fait trois millions de ses compatriotes. Après avoir séjourné successivement en Côte d’Ivoire et au Sénégal, il est arrivé en France dans les années 1970 pour poursuivre des études de biochimie. Tout en menant parallèlement sa carrière de scientifique, il s’est mis à écrire. Il publie son premier roman Les Crapauds-brousse en 1979. Ce récit inaugural, puissant, consacré à la descente aux enfers de la Guinée sous Sékou Touré, permit à Monénembo de s’imposer d’emblée comme l’une des voix montantes majeures de la littérature africaine. Il rejoignit le rang des Kourouma, des Sony Labou Tansi, des William Sassine, des Henri Lopes qui, au sortir de la colonisation, ont renouvelé le roman africain en le transformant en un miroir « brisé » mais combien efficace des dysfonctionnements d’un continent noir livré au bon vouloir des tyrans cyniques et sanguinaires. « Le passé nous tient à la gorge » La La fiction de Tierno Monénembo se caractérise par sa diversité d’inspiration : politique (Les Crapauds-brousse, Les écailles du ciel, Cinéma), heurs et malheurs de la diaspora guinéenne (Un rêve utile, Un attiéké pour Elglass, Pelourinho), génocide rwandais (L’Aîné des orphelins), passé mythique et colonial (Peuls, Le Roi de Kahel). Ces thématiques ont en commun le retour obsessionnel de l’auteur à l’Histoire. L’Histoire est le fil rouge qui traverse toute l’œuvre de Monénembo. Elle interroge l’Histoire et ses certitudes, avec pour ambition de réconcilier les Africains avec leur passé. « Le passé nous tient à la gorge », aime dire l’auteur des Crapauds-brousse. Pour dédramatiser ce rapport complexe des Africains avec leur passé, il propose le rire, avec pour modèle « l’humour juif ». « C’est leur humour tourné essentiellement vers eux-mêmes qui a permis aux Juifs de se libérer de la malédiction de leur histoire tragique », a-t-il expliqué. Le nouveau roman de Tierno Monénembo illustre à merveille cette approche décomplexée et plurielle du passé. Double de l’explorateur colonial marginalisé Olivier de Sanderval, à qui le Guinéen a consacré son précédent roman, le protagoniste du Terroriste noir Addi Bâ n’est pas un personnage monolithique. Résistant plein d’audaces, l’homme a mené une double vie, se partageant entre les impératifs de la guerre secrète contre un ennemi tout-puissant et sa vie de don juan. Le romancier croque avec délice son héros, ne se privant pas de montrer ses naïvetés ni ses goûts immodérés pour les belles femmes. Le burlesque côtoie ici l’héroïque, les lâchetés et les trahisons vont de pair avec les élans d’âme et les solidarités humaines. Le récit croise sans cesse le comique et le grave, pour raconter l’étonnant parcours d’un tirailleur héroïque, à la fois sujet et victime de son destin. Le livre refermé, ce qui flotte dans la mémoire, ce sont les troubles et la complexité d’une époque historique où « le monde faisait penser à une ratatouille qu’une longue cuillère céleste aurait mis des semaines à touiller » !
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