Philippe Lacôte: " Run témoigne de la crise vécue en Côte d’Ivoire"
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Philippe Lacôte: " Run témoigne de la crise vécue en Côte d’Ivoire"

RFI | Lu 1422 fois | Publié

C’est la première fois qu’un film ivoirien est programmé dans la sélection officielle du Festival de Cannes. Né en 1971 à Abidjan, le réalisateur franco-ivoirien Philippe Lacôte raconte souvent qu’il a grandi à côté d’un cinéma, Le Magique. Son film Run, présenté dans la sélection Un certain regard, mêle la magie, la politique et l’histoire récente qui habitent la Côte d’Ivoire pour raconter le périple d’un jeune garçon qui voulait devenir faiseur de pluie et finit par se réfugier chez les Jeunes Patriotes avant de tuer le Premier ministre. Entretien.

Comment partagez-vous votre vie et votre travail entre la France et la Côte d’Ivoire ? Aujourd’hui, la Côte d’Ivoire est vraiment mon lieu de tournage, avec une structure que nous avons créé, Wassakara Productions. C’est le lieu où je travaille avec les acteurs, où je tourne. La réalité de l’industrie cinématographique fait qu’il faut être aussi en Europe. Il faut être sur Paris pour rencontrer des producteurs, des partenaires. Donc je vis entre les deux pays. Run est le premier film ivoirien depuis 29 ans qui figure dans une section au Festival de Cannes. C’est la première fois qu’un film ivoirien a été programmé dans la sélection officielle. Le film de Désiré Ecaré Visages de femmes qui a été présenté à Cannes en 1985, a été programmé dans une section parallèle du Festival, La Quinzaine des réalisateurs. Donc en tant que cinéaste, je vis cela comme un atout, un tremplin, parce que Cannes a une caisse de résonance qui est assez forte au plan international. Je vis aussi cela comme un honneur pour la Côte d’Ivoire. Mon objectif n’est pas qu’il y ait juste ce film-là, mais qu’il y ait demain ou dans deux ou trois ans d’autres films ivoiriens dans des festivals internationaux. La présence de votre film à Cannes signifie-t-il aussi qu’il y a une industrie cinématographique naissante en Côte d’Ivoire ? Pas encore. Le Fonds du cinéma de la Côte d’Ivoire a financé ce film et nous avons été un peu les pionniers puisque notre projet a été le premier à recevoir cette somme. La Côte d’Ivoire a fait pour ce film ce qu’elle n’a pas fait pour un autre film. Donc cela signifie qu’il y a une vraie volonté politique de la part du ministère de la Culture pour que le cinéma joue un rôle, pour que la Côte d’Ivoire soit visible à travers son cinéma. Run parle d’un homme qui tue le Premier ministre de son pays. Est-ce un film politique ? C’est un film politique, mais pas directement. Le projet de Run est évidemment de témoigner de la crise que la Côte d’Ivoire a vécue, mais c’est de la fiction. La fiction permet la distance et d’humaniser les personnages. Ce n’est pas une thèse politique. On ne dit pas qui a raison ou qui a tort. Ce n’est pas ma volonté. Je voulais me questionner sur la violence. Le film est un parcours initiatique à travers la trajectoire de Run. Je voulais me questionner sur les raisons qui nous ont poussés à la violence. Ce jeune homme avait d’abord rêvé de devenir faiseur de pluie. Il se retrouve finalement victime de la politique. Est-ce que pour vous la fuite permanente de ce jeune homme est emblématique pour la situation de la Côte d’Ivoire aujourd’hui ? J’aimerais d’abord préciser en quoi il s’agit d'une fuite permanente. 75% de la population en Côte d’Ivoire ont moins de 30 ans. Je voulais faire le portrait de cette jeunesse qui se tape un peu la tête contre les murs, qui, des fois, est instrumentalisée par tous les camps, et qui est dans une situation économique difficile. La course de Run n’est pas une fuite, ce n’est pas une lâcheté. La course de Run est un élan vital, une énergie, une tension. C’est quelqu’un qui cherche toujours quelque chose de mieux, qui refuse d’être une victime. Cela devient presque une course philosophique. Il dit : « si je m’enfouis, c’est pour défendre ma liberté ». C’est une quête d’identité très forte. Cette course davantage un moteur qu'une fuite. On se retrouve trois ans après la chute de Laurent Gbagbo. En quoi votre film joue-t-il un rôle dans l’apaisement de la situation et dans la réconciliation en Côte d’Ivoire ? Je suis cinéaste. Donc mon rôle n’est pas de faire un film uniquement pour la réconciliation. Il y a d’autres films pour cela. Si les autorités qui sont aujourd’hui au pouvoir n’y arrivent pas, ce n’est pas moi qui vais y arriver. En tant que citoyen, en tant qu’artiste, mon rôle n’est pas d’apaiser des haines mais de dire : ce sont des trajectoires humaines. Ce sont des trajectoires complexes qui ont mené à la violence. C’est dans ce sens-là que je peux, en tant que cinéaste, « éclairer », participer à ce débat. Je pense qu’il est très important pour les artistes ivoiriens de ne pas ignorer cette crise. Nous devons tirer les leçons de cette crise pour avancer. Nous devons nous demander de quel cauchemar nous sortons. Vous soulignez quand même que ce jeune pays qu'est la Côte d’Ivoire a besoin de repères, d’héroïsmes, de pouvoir s’identifier à des trajectoires fortes. Le cinéma a quand même un rôle à jouer ? Quand je dis cela, ce n’est pas au sens didactique, mais humain. Par exemple, Tony Montana [le personnage principal du film Scarface, ndlr] est un héros. C’est Al Pacino qui joue ce héros dans le film de Brian De Palma. Nous sommes un pays jeune, « indépendant depuis 1960. Nous avons besoin de figures. Nous avons besoin de nous inventer de nouveaux héroïsmes. Nous avons besoin de nous raconter.
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