La Côte d’Ivoire face au coronavirus : colère légitime, recherche de bouc-émissaire inopportune
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La Côte d’Ivoire face au coronavirus : colère légitime, recherche de bouc-émissaire inopportune

La Côte d’Ivoire face au coronavirus : colère légitime, recherche de bouc-émissaire inopportune

Dr Anicet Zran (Historien de la Santé) | Lu 1515 fois | Publié

Contexte. Le 29 mars 2020, soit dix-huit (18) jours après la découverte du premier cas de Covid-19 en Côte d’Ivoire, le pays notifie 165 cas officiels cumulés dont le premier cas de décès. A l’évidence, le cap de cas importés de l’extérieur a été passé pour celui d’une contamination locale. Malgré l’annonce de quatre (04) cas guéris, la vitesse supérieure à laquelle est passé le virus est perceptible à travers la détection quotidienne de nouveaux cas et les faiblesses de la réponse nationale qui ne rassure pas les populations, ont favorisé un climat de légitimes controverses avec en toile de fond, la recherche du bouc-émissaire.

Qui est le responsable de la situation actuelle que vit le pays ? Une question qui alimente les débats actuels. Accusés dans un premier temps d’être de mauvaise foi pour s’être déplacés des pays infectés vers leur pays d’origine, les Ivoiriens de l’extérieur ont été mis au banc des accusés avant de céder leur place au gouvernement qui, par une série de décisions paradoxales et improvisées, s’est fait le bouc-émissaire parfait. C’est ce qui explique la vague de critiques qui lui sont adressées en chœur à chaque découverte de nouveaux cas. Jugé responsable de l’arrivée du virus puis incapable de gérer avec une efficacité exemplaire cette épidémie, les diatribes interviennent à un moment critique de l’épidémie en Côte d’Ivoire. Le problème n’est pas leur légitimité qui demeure toute en entière, mais le timing qui peut lui conférer un caractère de diversion au moment où nous amorçons un virage déterminant dans le destin de l’épidémie en Côte d’Ivoire.

Pour rappel, c’est le 11 mars 2020 que la Côte d’Ivoire annonce la découverte du premier cas de Covid-19 sur son territoire. Cette maladie redoutée par tous est désormais présente dans le pays. Si la Côte d’Ivoire avait réussi à contenir, hors de ses frontières, l’épidémie d’Ebola 2014-2016 qui a sévèrement sévi dans deux pays voisins (la Guinée et le Libéria), cette fois, l’épidémie de Covid-19 a traversé la barrière de protection frontalière, décidée à contraindre les Ivoiriens à jouer à domicile. L’annonce de trois (03) nouveaux cas le 14 mars puis de six (06) autres le 16 mars, portant à un total cumulé de dix (10) cas, va créer une psychose à l’origine d’acerbes critiques contre le gouvernement jugé amorphe face à la gravité de la situation qui se profile à l’horizon. En réaction, le Président de la République convoque un Conseil National de Sécurité (CNS) ce même 16 mars, pour statuer sur les mesures de riposte nationale. Cette rencontre est sanctionnée par l’arrêt d’un train de treize (13) mesures. Citons entre autres :

-          La fermeture des établissements préscolaires, scolaires, secondaires et universitaires pour une période de 30 jours

-          L’interdiction de rassemblement de plus de cinquante (50) personnes

-          La fermeture des boites de nuit, salles de spectacles et cinémas.

-          L’interdiction de la consommation de la viande de brousse

-          La suspension des vols en provenance des pays ayant enregistré plus de 100 cas de Covid-19

-          La mise en quarantaine de toute personne provenant d’un pays infecté

Même si ces mesures étaient visiblement insuffisantes pour endiguer l’épidémie, elles ont eu le mérite d’apaiser le climat social en indiquant que la mesure du danger est prise au plus haut niveau. Croyant donc arpenter un tournant décisif dans la lutte contre la Covid-19 dans leur pays, un scandale, dont le pays aurait pu s’en passer, vient réinitialiser le compteur de la lutte.

L’affaire du vol AF-520 : le scandale d’un favoritisme inopportun

Les populations ivoiriennes qui croyaient amorcer une nouvelle phase de la lutte contre la Covid-19 après le Conseil national de sécurité, vont rapidement déchanter dès le lendemain. Alors que le CNS du 16 mars avait décidé de la suspension des vols en provenance des pays enregistrant plus de cent (100) cas de Covid-19, le lendemain 17 mars, l’aéroport Félix Houphouët-Boigny d’Abidjan enregistre l’atterrissage du vol AF-520 de la compagnie Air France, en provenance de Paris Charles De Gaulle. Si l’arrivée de ce vol, en violation des dispositions du CNS, ne scandalise pas, outre mesure, la population qui estime que la quarantaine rattrapera le coup, c’est plutôt la gestion de ces passagers sur fond de favoritisme abject qui suscite l’indignation collective. En effet, pendant que les passagers lambda sont embarqués dans des bus et conduits à l’Institut National de la Jeunesse et des Sports (INJS) de Marcory (à une dizaine de minutes de l’aéroport, en voiture), pour entamer leur mise en quarantaine, les familles de Salif Traoré dit Asalfo, lead vocal du groupe Magic System, de Adama Bictogo, homme d’affaire et directeur exécutif du Rassemblement des Houphouetistes pour la Démocratie et la Paix (RHDP), parti au pouvoir, le footballeur international Max Alain Gradel et l’ambassadeur Jacques Anouma, ex directeur des affaires financières (DAF) de la présidence de 2000 à 2001 et ex président de la Fédération Ivoirienne de Football (FIF), tous passagers de ce vol, sont soustraits de la procédure de mise en quarantaine à l’INJS et regagnent leurs domiciles au mépris des mesures en vigueur. La nouvelle de ce deux poids deux mesures ne tarde pas à devenir virale sur les réseaux sociaux. Des dizaines de publications et des milliers de commentaires s’indignent face à ce favoritisme inacceptable en pareille circonstance. Les populations réclament l’équité et l’égalité face à la maladie et au danger de mort. La Côte d’Ivoire, à l’image de nombreux pays africains, est rattrapée par ses mauvaises habitudes. Cette levée de boucliers va échauder le gouvernement qui, dans sa manœuvre visant à faire baisser la fièvre, va plutôt casser le thermomètre.

Auto-confinement ou auto-goal : quand le gouvernement s’offre en bouc-émissaire parfait

Le lendemain 18 mars, la situation de passe-droits dont ont bénéficié les personnes susmentionnées continue d’alimenter les critiques sur la toile et l’émeute des personnes confinées à l’INJS rajoute à la cacophonie. En effet, la quarantaine des passagers du vol AF-520 effectuée sous les auspices de l’improvisation, révèle d’énormes failles dès le lendemain. Les réseaux sociaux relaient des images et des conditions qui se rapprochent plus d’une détention préventive que d’une quarantaine. Aucun médecin sur place pour entretenir ces passagers, les problèmes de restauration et les conditions sanitaires précaires faisaient plus penser à un établissement pénitencier qu’à un site de confinement. Ces conditions ont rajouté à la grogne qui ne faisait que grimper à l’intérieur de l’INJS, aboutissant à une émeute des passagers de la veille qui désiraient regagner leurs domiciles. Pris en étau, d’un côté, par les véhémentes critiques sur la gestion sélective des passagers du vol AF-520 et, de l’autre, par l’émeute des personnes en quarantaine, légitimée sur les réseaux sociaux, et par ailleurs, soucieux de préserver sa crédibilité par ces temps nuageux, le gouvernement commet une énorme bourde qu’il trainera comme un boulet tout au long de cette lutte contre la covid-19.

Pour mettre fin à ce spectacle honteux, trois ministres que sont : le Ministre de la santé, Aka Aouélé, la Ministre de la solidarité et des affaires sociales, Mariétou Koné et la Ministre de la salubrité, Anne-Désirée Ouloto se dépêchent sur les lieux. Après des échanges avec les pensionnaires de l’INJS, ils décident, au nom gouvernement, de libérer tout le monde. D’une quarantaine à l’INJS, le gouvernement opte désormais pour un auto-confinement de ces personnes, à leurs domiciles.

Comment peut-on suivre des personnes auto-confinées à domicile quand on est incapable de le faire en quarantaine ? Telle est l’interrogation aussitôt mise au centre du débat. A l’analyse, le gouvernement n’avait ni les moyens techniques, ni les moyens humains pour gérer l’auto-confinement des personnes à leurs domiciles. Cette décision a été prise dans la précipitation pour faire tomber le soufflet du scandale de l’aéroport. Malheureusement, elle va s’avérer contre-productive et va projeter le gouvernement dans un engrenage duquel il peine à se tirer. Pourtant, le plus simple aurait été de faire son mea culpa en reconnaissant face à la nation cette erreur de la gestion de la situation de l’aéroport tout en donnant des gages de la stricte surveillance de ces personnes déjà en auto-confinement chez elles. De toutes les façons, le fait était déjà accompli. Mais, imaginant que cette option lui faisait courir le risque d’écorner son image, c’est plutôt celle la plus à risque pour la santé publique qui est privilégiée car, elle permettait de faire d’une pierre, deux coups ; à savoir, faire taire les critiques et masquer l’incapacité à gérer cette quarantaine.

Sauf qu’en marge de cette décision, l’épidémie continue son chemin, faisant notifier 25 cas le 22 mars, puis 73 le 23, soit la découverte de 48 cas en l’espace de 24 H. Le 29 mars le pays notifie 165 et son premier cas de décès. Cette progression de l’épidémie fait monter la psychose qui conduit les populations à rechercher un coupable.

Désigner un bouc-émissaire : une attitude inhérente à la nature humaine qui ne doit pas faire diversion

L’une des caractéristiques inamovibles de l’être humain, reste sa quête permanente des causes des malheurs qui le frappent. Colère de Dieu, colère des dieux, transgression d’un interdit, maléfice, complot, sorcellerie, etc., depuis le commencement, l’homme s’incline constamment vers la recherche de la source du malheur qui le frappe. La connaissance de cette source lui permet de faire amende honorable pour obtenir absolution de la faute commise ou d’accepter avec résignation le châtiment subi. Les épidémies ne dérogent pas à représentation culturelle de la vie. Si les connaissances scientifiques ont fait évoluer les représentations des maladies, la recherche du bouc-émissaire reste constante, illustrant parfaitement la longue durée des mentalités. Encore qu’une épidémie est toujours perçue comme un mal extérieur importé à l’intérieur de la communauté, de la région ou du pays par des individus. C’est pourquoi, toutes les épidémies de l’histoire ont été accompagnées de leur lot de bouc-émissaire. Comme l’expliquent si bien G. Bibeau et R. Murbach : « le préjugé et la recherche de boucs émissaires resurgissent dès que le silence n’est plus possible, que l’équilibre entre droits individuels et collectifs se fragilise et que les réactions des humains à la menace de la contagion relève de ce qui paraît être un répertoire bien limité ».

Lors des épidémies ravageuses, les dirigeants sont accusés de ne pas réagir à la hauteur de leurs capacités ou de se faire complice des malfaiteurs à l’origine de l’épidémie. Dans le cas de la Côte d’Ivoire, en plus des critiques sur la timidité de sa réaction, le gouvernement s’est livré en holocauste parfait en cédant aux critiques sur les réseaux sociaux. Cette décision de libérer les pensionnaires de l’INJS plombe toute son action car, la découverte de nouveaux cas lui est imputé. Ceux qui exigeaient la libération des personnes retenues à l’INJS pour satisfaire leur désir d’égalité, ont très vite retourné leurs vestes, critiquant désormais cette décision qu’ils estiment être à l’origine de la propagation de l’épidémie.

Par ailleurs, les hésitations, les tergiversations et les atermoiements enregistrés dans le cadre de l’application des mesures prises par le Président, notamment celle relative au bouclage d’Abidjan, prévu pour être appliqué au lendemain de son discours du 23 mars, puis reporté au 25 mars et reporté une fois de plus au 29 mars, apportent du grain à moudre aux réserves des populations quant à la bonne coordination de la gestion de cette crise. Pourtant, cette polémique qui gagne en intensité au moment où le virus se dissémine dans le pays doit être mise en berne face à l’urgence de la situation, au risque de servir de carburant à la contre-performance collective face au Covid-19.

Chaque chose en son temps : l’heure n’est pas à la polémique

Les Ivoiriens ont mille et une raisons d’en vouloir à leurs dirigeants car ce sont eux qui sont chargés d’assurer leur sécurité et la bonne marche du pays. On ne peut donc pas rabaisser, à l’état de caprices, les légitimes craintes et les réserves relatives à la conduite de la lutte. Cependant, face à la gravité de la situation, la critique doit être accompagnée d’une prise de conscience et d’une union sacrée. « On ne reste pas dans magnans pour enlever magnan », dit l’adage ivoirien. L’urgence de l’heure doit conduire à une prise de conscience générale en différant « le procès » au lendemain de la guerre. Cela ne revient pas à dire que les populations doivent faire le vœu de l’omerta sur la gouvernance de cette crise. Il s’agit plutôt de garder à l’idée d’être constructif dans ses prises de positions et de contribuer au redressement de la situation en respectant scrupuleusement les mesures barrières. Il est inopportun de rechercher le responsable de non fermeture de la porte pendant que le serpent est encore dans la maison. La décision du 18 mars a été prise pour taire les critiques sur la situation de la veille. Elle indique explicitement que les polémiques peuvent induire en erreur, les acteurs de la lutte. Soucieux de préserver leur image et conscients du poids des réseaux sociaux, certaines de leurs décisions peuvent se révéler contre-productives en voulant taire la gronde sociale. Ce 18 mars a été un tournant dans l’histoire de cette épidémie en Côte d’Ivoire, mais la présence du virus dans le pays, est de date antérieure. Les vraies erreurs ont donc été commises bien avant. Viendra le temps de les disséquer et les exposer par des contributions argumentées. Mais pour l’heure, la balle doit être mise à terre ; l’urgence est à la rupture de la chaine de contamination par des comportements responsables.

L’impérative nécessité d’une réorganisation de la réponse nationale à l’épidémie

Le spectacle auquel nous assistons ces derniers jours est indubitablement ahurissant. L’improvisation et les tergiversations meublent de façon incompréhensible la stratégie nationale de pacification de l’épidémie. L’exemple du bouclage de la ville d’Abidjan, illustre de manière particulièrement éloquente le tango esquissé par l’appareil étatique à un moment critique de la lutte. En effet, alors que la ville d’Abidjan devait être bouclée le lendemain du discours de chef de l’Etat, c’est-à-dire le 24 mars 2020, le ministre de la sécurité annonce qu’il s’agira plutôt d’une adaptation des conditions de déplacement dans les transports en commun, avant de rétracter le 26 mars en annonçant l’isolement du Grand Abidjan (dont les limites ont été repoussées au-delà du district autonome d’Abidjan), à partir du 29 mars prochain. Cette décision rappelle celle relative à la fermeture des frontières qui a remarquablement tardé et fait couler beaucoup d’encre et de salive. Ces attitudes qui ne rassurent pas la communauté nationale, accordent en revanche, un début de crédit aux prophètes du chaos et aux mises en garde de l’OMS. D’ailleurs, la prise d’assaut des gares routières par les passagers décidés à se rendre à l’intérieur du pays avant la fermeture des portes du Grand Abidjan rajoute à la psychose.

Malgré la remarquable débauche d’énergie du gouvernement qui multiplie les initiatives pour endiguer la percée épidémique du virus, il est nécessaire de repenser sa stratégie globale de lutte. Et cela passe par la réorganisation de l’appareil de riposte avec des postes précis et des missions claires sous la direction d’un responsable technique chevronné capable de fédérer tous les leviers gouvernementaux. La lutte contre le Covid-19 ne peut être dévolue qu’à un comité interministériel multicéphale. Qui dirige la lutte contre le Covid-19 en Côte d’Ivoire ? Cette interrogation que nous nous posons est l’expression chaste de l’inquiétude grandissante face au ballet incohérent servi en guise de réponse à la maladie.

Par ailleurs, il est impérieux de travailler à la désescalade de la politisation outrancière de cette question. Aucune action ne doit être menée avec le manteau d’un parti politique. L’union sacrée dans cette épreuve exige de faire preuve de retenue et une mise en berne des activités politiques qui ne doivent être menée malicieusement sous le prétexte bienveillant de l’aide humanitaire. Les hommes politiques peuvent et doivent secourir leurs populations mais dans l’anonymat politique, sans impliquer les médias d’Etat dans cette manœuvre qui pourrait être perçue comme un alibi. Jouer à greffer la crise sociale et politique à cette crise sanitaire sera hautement préjudiciable à la nation toute entière.

Enfin, ce ne sera pas se rendre coupable d’hérésie que d’impliquer les spécialistes des sciences sociales dans la réflexion sur la riposte nationale à l’épidémie. La gestion actuelle montre bien la carence d’une lecture de la situation de ce point de vue. Pour paraphraser le Pr Didier Raoult, on a le sentiment que dans ce pays, on ne sait pas très bien à quoi servent les sciences sociales. Ce n’est pas parce qu’on n’a pas d’éprouvettes et des seringues, qu’on ne fait pas de science.

 

Dr Anicet Zran
Historien de la Santé

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